Légèreté
Etienne Bernadet dans le numéro
de juillet-août 1967 du "Cycliste",
aborde ce sujet qui passionne tous les cyclistes (surtout
ceux présentant une surcharge pondérale !)
:
Il semble "que
pour beaucoup, il n'y ait rien d'autre à faire, dans
le vélo, que de l'alléger au maximum. C'est
contre cette tendance, à mon avis excessive, que
je voudrais m'élever.
Où le poids est-il surtout
nuisible ?
Entendons-nous bien ; je ne suis nullement
ennemi du vélo léger, tout au contraire. Je
professe même avec conviction qu'il ne faut pas déplacer
un gramme de matière inutile. Là est le principe.
Mais comme il en est pour tous les principes, il ne faut
pas lui accorder une valeur trop absolue, sous peine de
tomber dans de ridicules exagérations et de perdre
de vue d'autres principes, non moins sains et non moins
importants. II faut dire et répéter avec force
que tout ce qui peut nuire à la Solidité,
à la Rigidité et à la Stabilité
doit être rigoureusement prohibé, et c'est
précisément parce que, pour satisfaire à
tout prix une clientèle parfois déraisonnable
dans ses exigences, fabricants et constructeurs ont souvent
poussé trop loin la hardiesse. Je ne crois pas inutile
de modérer un peu cet engouement pour la machine
ultra-légère. Tout d'abord, il convient de
rappeler que nous étudions ici le cadre qui est un
organe statique, si je puis dire, de la bicyclette.
Le bénéfice de rendement qui peut résulter
de son allègement est beaucoup moins sensible que
celui résultant d'une réduction des masses
animé d'un mouvement propre. A savoir, par ordre
d'importance décroissante : la périphérie
des roues, pneumatiques et jantes, puis les pédales,
les manivelles et les organes de transmission. Ce qui importe
au premier chef, c'est de réduire les moments d'inertie
de ces pièces en rotation. Ce sont les vérités
élémentaires que n'ignore aucun pratiquant
du cycle, même non technicien, mais qui échappent
au profane ou au débutant dont le vélociste
se doit de faire l'éducation. II faut bien faire
comprendre au client avide de légèreté
qu'il transformera davantage sa machine en réalisant
un gain de 100 grammes sur les pneumatiques qu'en rognant
500 grammes sur le cadre.
Importance relative du poids
J'ai toujours trouvé un peu puérils
ces cyclistes qui pèsent méticuleusement toutes
les pièces de leur machine et qui se désolent
et la prennent en dégoût s'ils s'aperçoivent
qu'elle accuse sur la bascule 150 grammes de plus qu'ils
ne lui assignaient dans leurs prévisions. Il faut
tout de même bien admettre que le poids du cycliste
et ses vêtements est inséparable de celui de
la monture et que, dans le travail total compté en
kilogrammètres résultant du déplacement
du cycliste en question, c'est l'ensemble homme-machine
qui entre en jeu. Cet ensemble-masse est rarement inférieur
à 60 kilos, atteint en moyenne 80 et dépasse
quelquefois 90 kilos. La machine ne représente que
le 1/6e à 1/8e du poids total et une différence
de 200 à 300 grammes n'en représente que 1/500e,
ce qui est à proprement parler insignifiant. Or une
différence de 300 grammes sur une carcasse est considérée
pourtant, par l'amateur, comme importante et, parfois, pour
la gagner, il n'hésite pas à commettre une
imprudence ou une sottise. Ne nous illusionnons pas. La
principale résistance que le cycliste doit vaincre
pour avancer, est celle de l'air, qui croît comme
le carré de la vitesse et contre laquelle il est
très mal armé, sa position étant nettement
défavorable et la solution du carénage bien
que très efficace étant pratiquement inacceptable.
Mais le Poids, toutes proportions gardées, le handicape
moins qu'il se l'imagine couramment.
On arrivera peut-être, avec les alliages de magnésium,
ou d'autres, encore inconnus, à des bicyclettes complètes
en ordre de marche d'un poids de 5 kg. Ce sera sans doute
magnifique et cependant je ne crois pas que ce jour-là
nous assisterons pour autant à des miracles. II en
résultera sans doute un avantage indéniable
en côte, beaucoup moins sensible en palier et probablement
négatif en descente.
Ceci dit, je précise que je n'ai nulle envie d'en
revenir aux vieilles bécanes de 20 kg, encore fort
en honneur dans certains pays, et notamment outre-Rhin,
et que le seul but de cet article est de mettre en garde
contre la tendance exagérée qui se manifeste
depuis quelques années et qu'il nous appartient de
modérer. Je vous confierai, toutefois, dans le tuyau
de l'oreille, que j'espère bien gratter deux ou trois
cents grammes sur ma prochaine monture !..."
Les poids légers étaient déjà
en 1954 à niveau très bas : 8,7 kg pour une
randonneuse et 15,7 kg pour les machines présentées
par Alex Singer au concours de la Poly bruxelloise :

Etienne Bernadet, cité
par G. Darchieux, suggérait dès les années
1930 que pour pédaler avec facilité, un cycliste
ne devrait jamais remorquer plus du cinquième de
son poids. C'est à dire que pour un cycliste de 65
kg, le vélo tout équipé (outillage,
sacoche, bidons remplis d'eau, appareil photo, cartes routières)
ne devrait pas dépasser le poids de 13 kg.
Légèreté et rendement
En conclusion, nous pourrions
reprendre celle de Henry Janot parue dans un article sur
le rendement :
"Il n'y a de poids
vraiment inutile au rendement pour le cyclotouriste que
celui qui n'ajoute rien ni à son confort, ni à
l'agrément de ses promenades ou de ses voyages, ni
à l'usage normal que doit faire un bon vélo.
On paie fatalement un jour ou l'autre sur la route, en ennuis
ou en accidents, tout ce que l'on a sacrifié du poids
nécessaire à la solidité de la machine,
à sa résistance durable, aux inévitables
coups durs."
A moins que, comme nous qui
possédons un vélo de ville et plusieurs tandems
et bicyclettes, vous ne préfériez la conclusion
de P. Ledieu :
" C'est l'éternelle
histoire du parapluie, voici la question : Par temps douteux,
préférez-vous vous imposer l'ennui d'avoir
un parapluie pour vous donner la sécurité
de penser que vous ne serez pas mouillé s'il pleut,
ou bien préférez-vous ne pas vous embarrasser
et risquer l'averse ?
Qui se traduit par : Préférez-vous rouler
avec une parfaite liberté d'esprit sans vous préoccuper
de trop ménager votre machine ? Dans ce cas, prenez
de gros pneus, une machine solide, et d'un poids moyen.
Ou préférez-vous le souci de ménager
votre machine, mais d'avoir du rendement. Dans ce cas, prenez
une machine légère.
Moi, j'ai toujours conseillé d'avoir trois machines.
- Une pour la ville ou l'hiver, grande solidité,
gros [pneus] démontables, au besoin un carter, des
garde-boue, toutes pièces peintes vernies, graissées,
etc., etc...
- Une pour le grand tourisme, grand confort, mais du rendement,
gamme étendue de vitesses, pneus légers, qui
vous servira en vacances et pour vos moindres déplacements.
- Une randonneuse rapide, légère, type diagonale,
dont on ne se servira que pour la bonne route."
Références
- Etienne Bernadet, Cyclotechnie - Considérations
sur la légèreté, "Le Cycliste",
n.753, juillet-août 1967, p.175.
- Henry Janot, Le rendement, "Cyclo-Magazine",
n.17, 15 jan. 1937, p. 15 et 16.
- G. Darchieux, Pour qu'à pédaler la peine
ne dépasse pas le plaisir, "causerie" devant
le micro Alpes-Grenoble citée dans Chez nos confrères...,
n.33, 15 sept. 1937, p.18 et 19.
- P. Ledieu, De l'un à l'autre...Légère
ou pas légère ?, "Cyclo-Magazine",
n.35, 15 oct. 1937, p.19.